D'autres vies que la mienne, Emmanuel CARRÈRE (POL)

Publié le par Le Prix Virilo


Lu par... Paul


Les lecteurs de L' Adversaire se souviennent vaguement d'un roman construit sur le mode du reportage. Une série de témoignages des (rares) personnes ayant survécu à la folie meurtrière de Jean-Claude Romand, emballée dans un style journalistique simple et élégant. On y trouvait de l'horreur mais pas trop, un voyeurisme qui restait décent, et d'intéressantes réflexions sur la monstruosité de la petite bourgeoisie de province (vue dans l'oeil d'un grand bourgeois parisien). Bref ce fut un succès.


Dans D'autres vies que la mienne, Carrère ressort à peu près les mêmes ficelles. Cette fois-ci il va à la rencontre de vrais gentils, de gens du peuple qui souffrent vraiment et qui s'aiment vraiment. De cancers en tsunami, l'auteur se veut le témoin de l'héroïsme ordinaire de ceux qui d'habitude ne deviennent pas des personnages de roman, tout en se demandant si un jour il osera leur ressembler.

Présenté comme une "commande" (voir la 4e de couv'), on sent par endroits poindre le narcissisme d'un auteur-narrateur qui écrit traditionnellement à la première personne. Carrère en ce sens reste fidèle à sa réputation et frise presque l'incorrection lorsqu'il fait référence à l'histoire de Jean-Claude Romand à cinq, six, sept reprises (j'ai arrêté de compter mais vous pouvez prendre la suite). L'ombre d'un tueur en série plane sur une histoire d'amour véritable entre honnêtes gens, et j'ai personnellement vu des autopromotions qui étaient un peu plus appropriées.


Néanmoins, comme pour L' Adversaire, Carrère mise tout sur l'intensité des sentiments et des relations qu'il décrit. Il en tire des réflexions pas trop téléphonées sur l'ordre social français, la psychanalyse, la vie de couple. Le livre se lit avec plaisir et intérêt, et on se surprend à s'intéresser à la destinée tragique de ces anonymes. En bref, Carrère fait pleurer dans les chaumières mais il le fait honnêtement.


Lu par François H-L

 

Emmanuel Carrère propose avec le roman d’autres vies que la mienne une nouvelle forme d’autofiction ; l’autofiction modeste. Il est tout de même incroyable qu’un auteur choisisse pour titre une forme d’avertissement alors même que ce que le lecteur vient chercher dans un roman c’est d’autre vie que la sienne ou que celle de l’auteur !

Passé cet énervement initial reste un roman de facture plutôt honnête et d’une profonde sensibilité. C’est bien l’humanité qui sauve cet ouvrage, l’humanité de ceux qui se retrouvent confrontés au pire : la misère extraordinaire (après le tsunami de Noël 2006) ou la misère ordinaire (celle de la maladie ou du surendettement). Le style est clair est bien senti ; il s’agit de mener une sorte d’enquête, le style journalistique, volontairement dépouillé s’impose. La tentation du pathos est soigneusement écartée et la profondeur des échanges de l’auteur avec ces autres vies emporte.

On referme ce roman avec une sensation contrastée, la noirceur ne va jamais sans un réel optimisme, celui des vies qui vont, simples, quotidiennes, touchantes. Si l’émotion est réelle, elle le dispute à l’agacement.

 

Publié dans Critiques 09

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